Quelques réflexions en forme d'interview...
en réponse aux questions de Thomas Jaglin (Salle Vasse) à propos de Calamity Jane

C'est une fascination pour le personnage de Calamity Jane qui a motivé l'envie de monter ces lettres ?
Non, pas de la fascination, mais de l’admiration, et tout d’abord une découverte et une surprise : j’ai lu pour la première fois les Lettres de Calamity Jane à sa fille lors d’une recherche que j’effectuais sur l’Ouest américain pour nourrir une création que je réalisais alors avec un groupe de collégiens sur le mythe du héros de l’ouest. Je n’avais auparavant qu’une idée très vague du personnage, celle que peut laisser la caricature stéréotypée de la BD de la série des Lucky Luke ; et là, surprise en découvrant ces Lettres, et sentiment de révolte face à un mythe tellement falsificateur. Il est évident que la parole d’une telle femme à cette époque, dans le monde des cow-boys, et avec des idées aussi critiques et un jugement aussi libre sur son temps et sa société, ne pouvait que gêner l’image même que l’Amérique devait se forger pour la postérité ! Les Lettres de CJ ont d’ailleurs été censurées, publiées en 1951 en version expurgée, rééditées dans les années 70 dans une édition dite "coquine" "shameless hussy press" !
La lecture du texte m’a émue au rire et aux larmes, puis comme tous les textes qui me touchent profondément, il m’a habitée jusqu’à ce que je l’apprenne par cœur pour qu’il m’accompagne de l’intérieur plus complètement, rapport un peu cannibale au texte, les cannibales s’appropriant un peu de l’énergie vitale de celui qu’ils ingèrent !
J’ai suivi ses aventures et ses pérégrinations dans le Grand Ouest à l’aide d’une carte des Etats-Unis et bien sûr les rêves des westerns qui sont l’essence même de sa vie et qui nous ont bercés aussi, j’ai entendu résonner les pas des chevaux, les cris des coyotes et des loups, les appels des Sioux et la profondeur des vallées , imaginé par ses récits bien des chevauchées fantastiques et des batailles et autres ambiances lourdes et mystérieuses de saloons…
J’ai bien sûr partagé sa révolte de femme délibérément libre à tout prix, refusant l’assujettissement à l’homme qui aurait fait d’elle "une femme convenable", et plus généralement sa révolte d’être humain face à l’injustice faite en particulier au peuple indien, et contre les préjugés en général… Mais son besoin d’aventure, son goût du risque, la force de ses sentiments, son désir vital d’écrire, de soigner son image d’elle-même à travers ces lettres, de s’y livrer avec sincérité et pudeur à la fois, cette façon de créer par les lettres la présence vitale de sa fille tant désirée… autant de raisons, et j’en oublie certainement, qui m’ont fait m’attacher à ce personnage et avant tout au texte de ses lettres.

Quelle est l'histoire de ces lettres?
Écrites durant 25 ans, de 1877 jusqu’à la mort de leur auteur en 1902 et destinées à n’être lues par leur destinataire, sa fille Janey, qu’après la mort de Calamity Jane.
En introduction des lettres, ces quelques mots adressés au père adoptif de sa fille : "S’il vous plaît, Jim O’Neil, remettez cet album à ma fille après ma mort." Ces lettres pour rendre supportables la séparation et l’engagement pris de ne pas révéler à sa fille son identité de mère… En effet le cow-boy Wild Bill, figure mythique de l’Ouest, "grand tireur des deux mains", père de l’enfant, les ayant délaissées, elle avait renoncé à élever sa fille dans des conditions qu’elle jugeait inacceptables et avait préféré la confier à des parents adoptifs en s’engageant à ne pas révéler sa parenté avec l’enfant. Néanmoins, motivée par ce lien vital et la nécessité de s’adresser à sa fille ainsi que de correspondre avec le père adoptif, elle compensa une scolarité écourtée par un apprentissage autodidacte de la lecture et de l’écriture pour écrire ces lettres, qui sans amener à une réelle situation de correspondance crée la présence de sa fille dans son quotidien en s’adressant à elle.
Une situation d’écriture qui nous rapproche du journal intime et de la liberté confidentielle qui y est associée, tout en créant la présence du destinataire des lettres et en instaurant un rapport de la mère à la fille tout à fait étonnant…

Ces lettres prennent à contre-pied les clichés autour de cette cowgirl blonde, cette justicière ténébreuse armée jusqu'aux dents et présente une femme sensible que les Indiens surnommaient "femme folle", comment la définirais-tu?
Déjà l’imaginer aventurière à cheval, équipée de ses livres, de son dictionnaire et passionnément attachée à son porte-plume et son encre pourtant abîmée par le gel, et à l’album qu’elle protège pendant des années… voilà de quoi saisir un peu de son originalité !
Elle dit en effet que les Indiens pensaient qu’elle était folle ("crazy"), qu’ils ne lui faisaient jamais de mal et qu’elle pouvait traverser les camps Sioux et Cheyennes sans être inquiétée.
Ça l’amuse apparemment beaucoup !
Les Indiens l’appelaient "Wild Devil", le diable blanc ; ils lui prêtaient des pouvoirs surnaturels ; il semble qu’elle ait parfois soigné des indiens et son comportement différent des autres femmes et des blancs en général lui conférait certainement à leurs yeux un statut à part. Elle les considérait avec une grande liberté d’esprit par rapport à son temps, capable de dénoncer les exactions des blancs à leur égard comme de rentrer dans une colère noire et de les enfermer dans une diligence pour les emmener en ville lorsqu’elle les trouve en train de couper les langues des vaches… À ce passage de son récit elle les nomme "diables" ("devils") eux aussi !!!
La définir me paraît difficile, mais il est certain que ces lettres révèlent à la fois une sensibilité et une intelligence que la légende a bien occultées.
Et cette légende est probablement très représentative de la violence des préjugés contre lesquels elle a dû se battre toute son existence, et qui l’ont suivie de façon posthume. Il existe même une biographie totalement haineuse d’une dénommée Roberta Beed Sollid publiée en 1936…
Elle fait partie de ces femmes qui ont sans aucun doute grandement contribué à faire avancer les pensées et les mœurs et à qui la libération de la condition féminine doit sans doute beaucoup. Et il n’est pas temps, loin s’en faut, d’oublier les destins de ces pionnières !
Néanmoins on ne peut pas la réduire à une image, très anachronique d’ailleurs, de féministe, et l’existence qu’elle évoque dans ses lettres suscite l’admiration et le rêve qu’éveillent tous les héros de westerns !
Quant à l’image de femme armée, elle n’a rien d’étonnant dans la mesure où elle vivait la même vie que les cow-boys, dans un choix d’aventure et de liberté - et qui aurait imaginé un cow-boy s’aventurant dans les grands espaces de l’Ouest sans une arme ?- a fortiori en tant que femme ! La légende de caricature montre bien que ce choix de liberté et d’aventure paraît déplacé et ridicule parce qu’il s’agissait d’une femme ; si ça concernait un homme, il devenait un héros…!
Calamity explique par ailleurs qu’elle ne tire que pour se défendre et désarmer l’adversaire et constate avec étonnement que l’homme qu’elle aime et admire, Wild Bill, ne paraît pas gêné de tuer. Mais son esprit n’en demeure pas pour autant si pacifiste : "Je n’ai encore jamais tué personne", dit-elle, et elle ajoute : "mais j’aimerais cogner sur la tête de certaines femmes de Deadwood" et la scène de bagarre avec celles-ci quelques lettres plus loin ne manque pas du sel et du plaisir des meilleures scènes d’empoignades des westerns, assaisonnée d’un humour intraitable !
Pour la définir, si cela se peut, au-delà du destin si répandu d’une femme renonçant à son enfant pour la confier à des parents adoptifs qui lui assureront un avenir meilleur, cette aspiration à écrire à sa fille malgré un manque d’instruction qu’elle pallie en étudiant avec les livres qu’elle emporte sur son cheval, le mystère de tous les héros de western qui nous ont fait rêver dans leur soif de risque, d’aventure,de liberté, de sentiments absolus, pourvus d’une extraordinaire énergie et d’un solide sens de l’humour.
Et ce goût pour la littérature qui en fait un héros de western raffiné si j’ose dire étant donné ce propos de Calamity à propos des romans : « J’aime les lire comme un porc va à sa pâtée ! » après quoi elle demande à Janey de l’excuser d’être si mal élevée…
Étrange aussi de déclarer qu’elle veut pouvoir se comporter "comme une femme blanche" quand elle ira voir sa fille …
Et sa critique des évangélisateurs s’adresse à leur naïveté, dont elle se moque, eux qui pensaient pouvoir "combattre la nation indienne avec une bible" ; beaucoup plus qu’une critique idéologique, on trouve là l’esprit très réaliste de l’aventurière de l’Ouest arrimée à la solidité de ses deux revolvers !!!
Donc personnage assez inclassable d’autant plus qu’elle aime jouer, mettre en scène les passages palpitants de son existence, les revivre par l’écriture, donc certainement les amplifier dans le plaisir du récit. Elle aime aussi forcer le trait sur certains des aspects d’elle-même qui ont pu d’ailleurs nourrir la caricature ; elle joue avec le qu’en dira-t-on et la bêtise des préjugés et des ragots :
"Un nommé Mulog me demande l’histoire de ma vie. Tu aurais dû entendre les mensonges que je lui ai racontés(…) s’il veut imprimer des mensonges pour en tirer de l’argent, c’est son affaire. J’ai fait celle qui savait à peine écrire. Comme histoire de ma vie ce sera donc soigné."
Loin du souci de la définir, j’ai plutôt suivi ses revirements, la multiplicité de couleurs d’une existence, de sentiments et d’univers toujours en mouvement ; c’est ce qui m’a le plus attirée, tous ces changements parfois radicaux, comme dans les différents mouvements d’une œuvre musicale…

Comment as-tu théâtralisé ces lettres ?
Comme je l’expliquais plus haut, quand un texte me parle profondément, je l’apprends par cœur comme pour m’en délivrer et m’en approprier la substance…
Ensuite, mon exploration se fait en écoutant le texte tel que je peux laisser ma voix l’exprimer, un peu comme une espèce de régurgitation sonore… c’est en quelque sorte ma façon privilégiée d’appréhender le texte, d’en faire un terrain d’aventure où la lecture reste ouverte et ne risque pas de s’enfermer dans un sens que la compréhension immédiatement intellectuelle pourrait établir comme définitif et unique, une forme plutôt charnelle et viscérale d’appropriation du texte, avec toute la dimension de jeu que cela suppose. C’est cette caractéristique de ma démarche qui m’a amenée à appeler ma Compagnie "Cie des Borborygmes", avec un hommage tout particulier au poète Valéry Larbaud et à son évocation des Poésies de Barnabooth comme des borborygmes de la pensée, si cela est possible… les borborygmes étant d’après lui "la seule voix humaine qui ne mente pas".
Dans cette perspective, j’explore les sons que le texte éveille par sa texture elle-même ou par l’univers imaginaire qu’il suggère, je joue avec, je laisse faire le son et à partir de là j’écoute et je construis.
Le texte précède donc pour moi le personnage et c’est ce travail qui m’amène ou non au personnage.
Il s’est avéré que dans le cas précis des lettres, le texte a bien sûr fait surgir le personnage de Calamity de façon si évidente qu’il fallait que je le joue totalement, mais il reste dans le jeu et la représentation une part de poésie, je l’espère en tout cas !, liée à cette préexistence du texte et à la place qui lui a été faite dans toute la démarche.
Je précise aussi que mon travail est fortement marqué par mes multiples expériences avec le Roy Hart Theatre dont je partage le goût pour l’expérimentation vocale comme base même de la démarche artistique ; je suis aussi avant tout une chanteuse (avec option lyrique), vocaliste, improvisatrice, faiseuse de sons parfois étranges même pour moi -c’est d’ailleurs ce qui m’amuse !- et la voix est mon matériau artistique de prédilection, elle est donc logiquement ma base de travail. J’aime chercher les nuances de couleur qu’elle m’offre.

Ils m'appellent tous Calamity Jane est un spectacle musical, dans lequel se mêlent au texte des chants, éclats de voix et mélodies avec la complicité de Delphine Coutant. Cette idée de croiser texte et musique était un présupposé de départ ou cela s'est imposé durant le travail de répétitions?
Comme je l’explique dans la réponse à la question précédente, c’est l’essence même de mon travail et de ma démarche que de partir du son du texte et de ce que ma voix peut en donner et ce dans une démarche où je ne contrôle pas ce son pas afin de me donner une chance d’entendre le texte plus que de le comprendre ; je pourrais dire que j’improvise mais il me semble plus juste de dire que je laisse mon souffle et ma voix m’emporter, je les suis, ce sont eux qui me guident . La voix chantée et la voix parlée sont pour moi la prolongation l’une de l’autre, et les passages parlés sont dans cet esprit un peu ce que sont les récitatifs aux airs dans l’opéra, une autre manière de laisser moduler, sonner et chanter le texte.
Je souhaitais croiser ma recherche sonore avec le son d’un instrument, et le violon dans sa proximité avec la voix m’attirait depuis longtemps. Delphine, intéressée par la démarche que j’avais entamée sur les lettres, m’a proposé de se joindre à l’aventure avec son violon dans un premier temps, puis à la guitare et au piano, ce qui nous a permis d’enrichir la palette sonore et musicale ; nous avons improvisé ensemble pour l’essentiel, enregistré, trié, choisi, peaufiné, et fixé en partie. Certains passages sont sortis en chanson, d’autres sous une forme de parlé-chanté ou encore le texte glisse parfois hors des mots dans un joyeux délire sonore où l’imaginaire l’emporte… Certaines lettres ont trouvé tout de suite une musique née essentiellement du chant des intonations de la voix et de la parole, car quand on la laisse simplement chanter, celle-ci a fort à dire, et si elle croise les intonations de l’autre chant, celui de l’instrument, elle rebondit vers d’autres accents qui la portent encore vers d’autres sens et d’autres reliefs. Le résultat est un espace sonore où le texte se module au gré de ces reliefs, de ces changements de couleur, et se fait entendre ainsi avec une acuité exacerbée.
Bref, ma démarche est avant tout faite d’aventure et de jeu, finalement assez en accord avec les caractéristiques de Calamity, sans les dangers du Grand Ouest, ouf ! Enfin reste à espérer que les salles de théâtre de l’Ouest ne sont pas trop remplies de hors-la-loi ou de gringos peu fréquentables !!!

Comment es-tu rentrée dans la peau de ce personnage complexe et profond, partagé entre le remords de l'abandon forcé de sa fille et l'attrait d'une vie solitaire et itinérante ?
Avec passion et patience ! Patience car le texte est particulièrement décousu, écrit sur 25 ans avec parfois des ellipses de plusieurs années et des lettres certainement écrites en plusieurs étapes ou au gré des états d’âme et des soubresauts de la pensée de leur auteur ; on y saute allègrement du coq à l’âne et l’absence de logique ne rend pas la mémorisation aisée.
Mais justement, c’est l’occasion de percevoir un peu l’intériorité du personnage dans le mouvement fantasque et imprévisible des sentiments et des associations d’idées, le tout en suivant ses pérégrinations et ses chevauchées grâce à une carte des Etats-Unis. Son parcours en effet tiraillé entre les aspirations de l’aventurière, les impératifs de la vie de cow-boy et l’amour de la mère cherchant à tout prix à maintenir le lien avec sa fille ne laisse guère la possibilité de s’installer dans une couleur et un état stables et la variation permanente des sentiments m’a inspiré la texture même du spectacle dans sa variété de couleurs et de sonorités et ses transformations permanentes et souvent radicales.
Pas question de s’installer dans le confort du bel canto… ! ni même simplement dans l’ambiance chaleureuse d’un bon feu de camp autour duquel des cow-boys momentanément romantiques gratteraient leur guitare , rien de tel n’apparaissant dans les lettres ; mais plutôt essayer d’entendre et de faire sonner les sons sauvages de la Yellowstone Valley, fief de la liberté solitaire de Calamity , les cris des coyotes et des loups, les grincements des bagarres, les accents des récits des chevauchées et des courses-poursuites avec les hors-la-loi, les paroles tendres à son cheval Satan… les accents de mère un peu sorcière qui confie des recettes vertigineuses à sa fille… !
Je me suis aussi imprégnée du texte américain et j’ai même revu à ma guise quelques passages de la traduction… et gardé quelques mots du texte original pour me donner l’occasion du plaisir de certaines sonorités savoureuses ou explosives…

De quoi parlent ces lettres ? Quel est le fond de la pensée développée par Calamity dans ces écrits ?
"Le fond de la pensée", voilà une expression qui me renvoie au mystère des lettres que je préserve… Quant au propos c’est à bâtons assez rompus le reflet parfois elliptique, tantôt très stylisé, tantôt au contraire très brut, des pérégrinations de l’aventurière et des paysages émotionnels du personnage : aventure, émotions, drame, rires, tendresse et violence, sensibilité, une bonne dose de philosophie, le rêve du Grand Ouest évidemment, voilà en résumé les ingrédients majeurs du texte, et toujours le lien à sa fille, l’essence même de la raison d’être des lettres.